La session 2026 de la Résidence de Honfleur, placée sous le patronage de la Commission nationale française pour l’UNESCO, a opéré le lien entre l’exigence de la recherche fondamentale et la matérialité des défis territoriaux. Ce dispositif a permis à trois lauréats du Canada, du Maroc et de France d’ancrer leurs travaux dans la réalité du littoral normand.
L'objectif principal consistait à offrir un environnement de réflexion propice à la finalisation d’articles destinés à des revues indexées de rang international, à l'instar de Water Research pour les travaux sur la qualité des eaux ou de Earth System Governance pour les analyses sur la redirection écologique. Au-delà de l'enjeu académique, la session visait à produire des outils concrets de résilience face au dérèglement climatique, à la protection de la ressource en eau et à l'optimisation de l'aménagement urbain durable, transformant ainsi la science en un levier d'action pour le bien commun.
Organisée du 23 mai au 7 juin 2026, la session a suivi une chronologie conçue pour optimiser la productivité intellectuelle et le décloisonnement disciplinaire. Après un accueil institutionnel à la Lieutenance, les chercheurs ont participé à des ateliers de présentations croisées, favorisant la confrontation des méthodologies issues des sciences de gestion, de la géomatique et de la philosophie politique. La structure du séjour a alterné entre des phases de travail autonome et des immersions sur le terrain, incluant des interactions directes avec les acteurs du territoire. Ce parcours a été doublé d’un volet de média training, aboutissant à la production de podcasts et d'articles de vulgarisation. La progression, de la confrontation des hypothèses in situ à la finalisation des manuscrits, a permis d’assurer la solidité des livrables scientifiques.
Ce cadre de recherche a bénéficié d'un soutien institutionnel remarquable, indispensable à la sérénité du travail.
Le site de la Lieutenance, situé Quai de la Planchette, a servi d'espace d'hébergement, de réflexion et de rédaction mis à disposition par la Ville de Honfleur. Ce lieu emblématique a permis aux résidents de travailler au cœur des enjeux littoraux qu'ils étudient. Le rayonnement de cette édition a été renforcé par un réseau de partenariats techniques et institutionnels impliquant le GIEC Normand et le Comité Régional des Pêches, sollicités pour témoigner de la réalité des territoires. Les établissements Les Jardins de Coppélia ont fourni un soutien logistique précieux pour l'hébergement des bénévoles de l'association pendant la session.
Frédéric Lefebvre, adjoint à la culture, a exprimé la fierté de la municipalité d'accueillir une telle initiative qui fait de Honfleur un lieu de rencontre entre savoirs et citoyens. Forte du bilan très positif de cette session, la Ville de Honfleur formule le souhait d'inscrire ce partenariat dans la durée, convaincue que ces temps d'échange sont essentiels pour construire des réponses éclairées aux grands défis contemporains.
Pierre-Alexandre Cardinal, doctorant en sciences de la gestion à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), développe une approche pluridisciplinaire au croisement de la théorie des organisations et de l'écologie. Lauréat du Prix Pilarczyk, il a exercé comme consultant en stratégie d'impact avant de se consacrer à la recherche sur ce qu'il nomme l’« organizing féral ». Ses travaux analysent comment les structures humaines doivent évoluer pour répondre aux instabilités de l’Anthropocène, en rompant avec le paradigme de croissance classique pour adopter des modèles fondés sur la résilience et la fluidité organisationnelle.
Durant sa résidence, il a finalisé ses publications scientifiques sur la revitalisation des territoires de pêche du Saguenay, au Canada, témoignage de sa recherche en collaboration avec l'organisation Contact Nature. Son projet établit un parallèle entre le déclin du saumon atlantique et de l'éperlan dans le fjord canadien et les problématiques rencontrées par la filière pêche normande. Par une méthode d'ethnographie de la rivière, il explore comment les communautés locales se constituent en « communautés d'inquiétude » face à la fragilité de leurs actifs écologiques.
Sa réflexion repose sur le concept d'ontologie politique, qui invite à reconsidérer la distinction entre les facteurs biotiques, comme le poisson, et abiotiques, tels que la glace. Pierre-Alexandre Cardinal plaide pour la prise en compte du lien entre l’humain et le non-humain, arguant que les organisations doivent désormais entrer dans une relation de réciprocité et de soin avec les écosystèmes. Sa conviction profonde est que la reconnaissance de l'agentivité de la nature est une condition impérative pour garantir l'habitabilité du monde et la pérennité des activités sociales et économiques.
Manar El Kihel est une experte en géomatique, télédétection et intelligence artificielle, doctorante à l'Université Hassan II de Casablanca. Forte de collaborations internationales, notamment en Roumanie, elle mobilise des technologies spatiales pour répondre aux risques naturels et climatiques. Son expertise repose sur l'utilisation de plateformes de traitement de données massives comme Google Earth Engine et le développement de modèles prédictifs permettant une analyse fine des dynamiques territoriales à haute résolution.
Son projet de résidence à Honfleur a porté sur l'évaluation des îlots de chaleur urbains (UHI) par l'exploitation des images satellitaires Landsat 8 couvrant la période 2013-2023. Elle a testé et comparé la performance de plusieurs algorithmes de machine learning, notamment Random Forest, SVM et Gradient Boosting, afin de modéliser les variations de température de surface (LST). Ses résultats ont permis de réaliser des simulations probantes, quantifiant la diminution thermique dans les zones urbaines générée par une augmentation de 25 % de l'indice de végétation (NDVI).
Pour Manar El Kihel, l'intelligence artificielle doit être perçue comme un levier opérationnel pour la justice climatique. En fournissant des outils fiables et reproductibles, ses travaux permettent aux décideurs locaux de cibler prioritairement les quartiers les plus vulnérables lors de la planification urbaine. Sa conviction réside dans la capacité de la science des données à transformer des indices géospatiaux bruts en stratégies concrètes de résilience, favorisant ainsi un aménagement urbain à la fois durable et protecteur de la santé publique.
Gaspard Lemaire, formé à l'ENS-PSL et à Sciences Po, prépare un doctorat au sein de la Chaire Earth de l'Université d'Angers. Auditionné par le Sénat et l'Assemblée nationale, il travaille sur la responsabilité de l'État face aux négligences environnementales. Son parcours est marqué par une volonté constante de porter les enjeux de santé publique au cœur du débat législatif, en s'appuyant sur une analyse rigoureuse des défaillances réglementaires et de l'inaction publique.
Pendant la résidence, il a finalisé une étude pour la revue Water Research portant sur la contamination de l'eau potable par le chlorure de vinyle monomère (CVM). Ce gaz cancérogène s'échappe des canalisations en PVC installées avant 1980, une problématique qui concerne aujourd'hui plus de 5 000 communes en France. Il a notamment souligné que la Normandie figure parmi les deux régions les plus touchées par ce risque sanitaire invisible, aux côtés de la Nouvelle-Aquitaine, rendant son ancrage territorial à Honfleur particulièrement pertinent.
Sa démarche vise à rendre visibles les pollutions ignorées grâce à une vulgarisation scientifique offensive et transparente. À travers le pilotage du projet « VCM Watch », mené en collaboration avec le collectif européen European Investigative Collaborations (Der Spiegel, Le Soir), il met à disposition des citoyens des outils de cartographie des risques. Gaspard Lemaire défend la nécessité d'une indemnisation systématique des victimes et d'une action résolue contre l'impunité environnementale, plaçant la protection des ressources vitales au sommet des impératifs du bien commun.
Le jeudi 4 juin 2026, une soirée de rencontre publique a été organisée à l’auditorium de la médiathèque de Honfleur, réunissant 45 personnes dont des élus, représentants de filières et experts locaux. Chacun des trois chercheurs a présenté son travail de recherche et plongé le public dans les enjeux de la qualité de l'eau potable, la détection des îlots de chaleur et l'adaptation des organisations au changement climatique. David Porterie, adjoint au maire, a rappelé la nécessité d’intégrer ces recherches dans l'aménagement prospectif de la ville. Dimitri Rogoff, président du Comité Régional des Pêches, a apporté un témoignage crucial sur l'urgence d'anticiper la disparition de certaines espèces de coquillages et de poissons, soulignant la convergence entre les observations des pêcheurs et les modèles scientifiques. Frédéric Gresselin, membre du GIEC Normand, a insisté sur l'importance de la vulgarisation pour transformer des données complexes en outils d'aide à la décision. Ces échanges ont démontré que la science, lorsqu’elle est partagée, devient un instrument de justice climatique et un pilier du bien commun.