Pierre-Alexandre Cardinal, doctorant en sciences de la gestion à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), est l'un des trois chercheurs accueillis à La Lieutenance d'Honfleur dans le cadre de la 7e session de la Résidence de Recherche pour le Bien Commun. Issu d'un parcours académique initialement ancré dans le droit civil et le droit international public à l'Université d’Ottawa et à l'Université McGill, sa trajectoire intellectuelle s'est déplacée vers la théorie des organisations pour répondre aux enjeux de la redirection écologique. Ses travaux actuels, regroupés sous l'intitulé de thèse « L’organizing féral », s'appuient sur des ethnographies pour analyser comment les collectifs humains se structurent et négocient leur relation avec la matérialité écologique à l’ère de l’Anthropocène.
Journaliste : Monsieur Cardinal, votre itinéraire intellectuel est marqué par une bifurcation singulière, passant du droit international public à la théorie des organisations au sein d'une faculté de management. Quels sont les mécanismes de cette transition et comment votre ancrage initial en droit civil et en théories critiques informe-t-il aujourd'hui votre analyse des crises socio-écologiques ?
Pierre-Alexandre Cardinal : Ma trajectoire académique s'est effectivement construite sur une sédimentation de disciplines. Mon parcours initial en droit civil et mon Juris Doctor m'ont permis d'appréhender les structures normatives qui régissent les rapports humains. Cependant, mon doctorat interrompu en droit international m'a confronté aux limites du positivisme juridique face à des enjeux globaux tels que la pandémie ou les dérèglements climatiques. J'ai constaté que le droit, dans sa forme moderne, tend souvent à codifier la séparation entre l’humain et le non-humain, traitant la nature comme un objet passif ou une simple ressource exploitable.
Mon passage vers les sciences de la gestion et la théorie des organisations à l'ESG UQAM répond à une volonté d'agir sur les processus concrets de structuration des activités humaines. La théorie des organisations offre un prisme sociologique et analytique pour comprendre comment nos structures collectives — qu'elles soient privées, publiques ou associatives — performent au quotidien cette séparation délétère entre sujet et objet. Mon bagage critique et décolonial demeure central : il s'agit de déconstruire l'héritage d'un « habiter colonial » de la Terre, fondé sur l'extraction et l'optimisation, pour proposer des cadres théoriques à même de répondre à l'inhabitabilité croissante de certains milieux.
Journaliste : Vous développez dans vos travaux le concept d'« organizing sauvage » ou « féral ». Au-delà de l'étymologie, comment ce concept permet-il de repenser l'ontologie de l'organisation à l'ère de l'Anthropocène, cette période où l'activité humaine devient une force géologique dominante ?
Pierre-Alexandre Cardinal : L'Anthropocène nous place dans une situation où le « Globe se crashe sur le Terrestre ». Dans ce contexte, la boîte noire organisationnelle traditionnelle, centrée sur la planification totale et la rationalité financière, est mise en échec par l'indisponibilité des actifs écologiques. Le concept d'organizing féral — terme que je préfère à « sauvage » pour sa connotation d'immaitrisabilité — désigne une action de s'organiser qui n'est plus strictement humaine, mais qui émerge en composition avec les entités non-humaines.
Mon argument est que l'organisation ne peut plus être considérée comme un sujet souverain entouré d'objets passifs. Elle doit être comprise comme un agencement de trajectoires entremêlées où les êtres biotiques, comme les poissons, et abiotiques, comme la glace, co-produisent les conditions de vie et d'activité. Reconnaître cette agentivité du monde oblige les organisations à « atterrir », pour reprendre l'expression de Bruno Latour, et à substituer une éthique du soin et de la réciprocité à la logique de pure exploitation. L'organizing devient alors un processus de négociation constant avec un territoire qui se dérobe et qui impose ses propres boucles de rétroaction.
Journaliste : Votre projet de résidence à Honfleur s'intitule « Penser les organisations depuis la Terre : pour une grammaire relationnelle de la théorie des organisations en Anthropocène ». Quelles sont les hypothèses de travail que vous avez souhaité éprouver durant cette immersion et en quoi l'espace-temps de la résidence a-t-il servi de catalyseur à votre production scientifique ?
Pierre-Alexandre Cardinal : L'objectif principal de ma résidence était de finaliser la dimension théorique de mon article sen relation avec la revitalisation des territoires de pêche, tout en confrontant mes recherches menées au Saguenay, au Québec, aux réalités de la filière pêche normande. L'hypothèse centrale de mon travail est que la disparition ou la précarisation d'un actif écologique — la glace pour la pêche blanche ou le déclin du saumon — force l'organisation à muter pour devenir ce que je nomme une « communauté d'inquiétude ».
En rencontrant des acteurs locaux à Honfleur, j'ai pu observer des parallélismes frappants entre le Saguenay et la Normandie : l'expérience de la précarité face à l'instabilité écologique et la nécessité de développer une transdisciplinarité de terrain. Cette immersion m'a permis de raffermir mon cadre théorique sur l'encastrement socio-écologique des organisations. Le silence et le calme retrouvés à La Lieutenance après les premières journées de la "fête des marins" de Honfleur ont été propices à une phase de rédaction intense, me permettant de restructurer un document de recherche dense d'une quarantaine de pages pour le porter vers sa version finale.
Journaliste : Vous analysez le cas de l'organisation « Contact Nature » au Saguenay et l'usage de l'application « Glaces du Fjord ». Comment cet outil de science participative illustre-t-il la transition d'une gestion des risques classique vers une forme de médiation avec la matérialité écologique ?
Pierre-Alexandre Cardinal : L'application « Glaces du Fjord » est un exemple paradigmatique de ce que j'appelle la « ventriloquie de la matérialité écologique ». Initialement conçue comme un outil de communication sécuritaire pour la pêche sur glace, elle est devenue une plateforme où les usagers partagent leurs observations en temps réel sur l'état physique de la banquise. Ici, la glace n'est plus un simple décor, mais un être « animé » dont les mouvements et les fissures sont scrutés et traduits par l'expérience corporelle des citoyens.
Ce processus démocratise la perception des changements climatiques. En partageant des données sur l'amincissement de la glace, les pêcheurs — qui ne se revendiquent pourtant pas du militantisme écologiste — réalisent collectivement que leur activité traditionnelle est menacée à l'horizon 2035. L'application facilite la constitution d'une communauté d'enquête qui ne se contente pas de réagir à une crise, mais qui commence à négocier sa relation avec le milieu. L'organisation dépasse alors ses frontières formelles pour devenir un processus social d'adaptation fondé sur l'observation fine des signaux faibles du territoire.
Journaliste : Durant la table ronde publique à Honfleur le 4 juin 2026, vous avez exhorté les décideurs à transformer leurs institutions en « organisations sentinelles ». Quels sont les verrous scientifiques ou opérationnels qu'un dirigeant doit lever pour intégrer l'indisponibilité écologique non comme une contrainte externe, mais comme une donnée fondamentale de son agir ?
Pierre-Alexandre Cardinal : Le premier verrou est d'ordre cognitif : il s'agit de rompre avec le paradigme de l'hyper-séparation qui place l'environnement en dehors du bilan comptable ou de la stratégie de l'entreprise. Une « organisation sentinelle » - comme la nomment Bonnet et Landivar - est celle qui incorpore l'indisponibilité écologique présente ou future comme le socle même de sa planification. Cela demande aux dirigeants de sortir de leurs bureaux pour « arpenter le territoire » et tisser des liens avec ceux qui ont déjà développé une forme de parenté ou de relationnalité avec la Terre.
Opérationnellement, cela implique d'accepter la tension entre organisation et désorganisation. Il faut avoir le courage d'arbitrer démocratiquement la fin de certaines activités non résilientes pour les rediriger vers des modèles de soin du vivant. Ce processus de « redirection écologique » - suivant les travaux de Monin - ne peut être brutal ou décrété d'en haut ; il doit tenir compte des attachements profonds des travailleurs et des citoyens à leurs milieux de vie. Le rôle de l'élu ou du dirigeant devient celui d'une sentinelle attentive aux fragilités du vivant, capable de favoriser des solutions émergeant « par le bas », ancrées dans les circonstances locales.
Journaliste : Pour conclure, votre vision de la recherche semble intrinsèquement liée à une exigence de transparence et de service au bien commun. Quelle place doit, selon vous, occuper le chercheur dans la cité pour éviter l'écueil de la « tour d'ivoire » tout en maintenant sa rigueur épistémologique ?
Pierre-Alexandre Cardinal : Je suis convaincu que la recherche doit être un bien commun dont l'utilité première est de nourrir le débat démocratique. L'image de l'universitaire enfermé dans ses abstractions est intenable face à l'urgence de l'Anthropocène. Notre travail consiste à rendre notre temps de réflexion disponible pour la collectivité, afin de fournir aux citoyens les outils intellectuels nécessaires pour s'informer et prendre des décisions éclairées sur leur propre avenir.
Toutefois, cette ouverture au public ne doit pas se faire au détriment de la rigueur. L'ancrage territorial et la médiation ne sont pas des distractions, mais des instruments de vérification empirique de nos théories. En participant à des dispositifs comme cette résidence à Honfleur, nous agissons comme des passeurs de connaissances, mais nous devenons aussi des coproducteurs de sens avec les acteurs de terrain. La science doit être une boussole qui aide les territoires à naviguer dans le trouble, sans jamais prétendre à une maîtrise totale du vivant, mais en cultivant une attention renouvelée au monde qui nous entoure.
Entretien réalisé par la rédaction scientifique de la Résidence de Recherche pour le Bien Commun.