Gaspard Lemaire, doctorant en science politique à l’Université d’Angers au sein de la Chaire Earth, mène des travaux à la convergence de la philosophie politique (ENS-PSL) et de l'expertise publique (Sciences Po). Il mène un séjour de recherche à Honfleur du 23 mai au 7 juin 2026 au sein de la Résidence de Recherche pour le Bien Commun. Ses recherches s’enrichissent d’une dimension internationale, nourrie par un séjour en tant que doctorant invité au département d’ingénierie de l’Université de Cambridge ainsi que par des missions de conseil auprès du ministère des Affaires étrangères mexicain sur l'opérationnalisation des concepts de violence environnementale. Cet entretien explore la matérialité des risques sanitaires contemporains et les mécanismes de responsabilité publique face aux défaillances systémiques des infrastructures.
La compréhension des crises écologiques exige de déconstruire les grilles d’analyse traditionnelles pour appréhender la complexité des systèmes institutionnels. Le parcours multidisciplinaire de Lemaire, alliant l'ontologie philosophique à la rigueur de la science politique, permet d'interroger non seulement les idées, mais aussi leur traduction concrète dans les structures administratives et juridiques.
Votre parcours académique est marqué par une hybridation entre la philosophie à l’ENS et les politiques publiques à Sciences Po. Comment cette double exigence nourrit-elle votre compréhension des « boîtes noires » institutionnelles, là où la théorie pure semble atteindre ses limites ?
Cette trajectoire répond à une nécessité de saisir la matérialité de l’action publique. La philosophie fournit les outils conceptuels pour interroger l'ontologie des risques, tandis que les affaires publiques permettent d'ouvrir les « boîtes noires » administratives. Il s’agit de comprendre comment des décisions techniques, souvent perçues comme neutres, produisent des effets politiques et sociaux significatifs. L'analyse ne peut rester cantonnée à l'abstraction ; elle doit s’immerger dans les mécanismes de gestion pour révéler les impensés des politiques environnementales. L'enjeu est de documenter comment l'expertise technique est parfois mobilisée pour occulter des choix politiques structurels.
Dans votre article « The Climate Atrocity Paradigm », publié dans la revue Earth System Governance, vous délaissez l'analyse purement spéculative au profit d'une approche ancrée dans la science politique. Pourquoi ce choix disciplinaire est-il intrinsèque à l'étude de ce que vous nommez « l'atrocité climatique » ?
La science politique permet d'ancrer ce paradigme dans une réalité empirique et institutionnelle. Si la philosophie pose la question de la responsabilité morale, la science politique examine comment cette responsabilité est diluée ou invisibilisée par l'appareil d'État. Face à l'urgence des données de terrain, la théorie doit se confronter aux rapports de force et aux défaillances administratives. Le passage par la science politique est nécessaire pour transformer un concept philosophique en un outil d'analyse des politiques publiques et, à terme, en un levier pour le contentieux juridique.
Nommer les conséquences de l'inaction publique constitue un enjeu sémantique et juridique de premier plan. En introduisant le concept d'atrocité, la recherche déplace le curseur de l'aléa environnemental vers une responsabilité structurelle documentée, où l'omission administrative devient une forme de violence.
Votre travail propose un glissement conceptuel significatif du « dommage environnemental » vers « l’atrocité ». Pourriez-vous délimiter le seuil juridique et politique où l'omission technique se transforme en une violence de masse ?
Le paradigme de l'atrocité climatique désigne des violences environnementales de masse infligées en connaissance de cause, souvent par une inaction délibérée face à des risques documentés. Contrairement au « dommage » classique, souvent perçu comme accidentel, l’atrocité implique une dimension structurelle et une prévisibilité du risque. Comme je le souligne dans l’article « Fossil Modernity and Climate Atrocity » (Humanities and Social Sciences Communications, 2025), ce concept interroge la moralité de notre modernité dépendante des énergies carbonées. Le seuil de l'atrocité est atteint lorsque l'État, disposant de l'information scientifique, choisit de maintenir un cadre normatif qui sacrifie la santé de certaines populations au nom d'impératifs économiques.
Vous avez publié dans la Revue Française de Droit Administratif (RFDA) sur l'inaction de l'État concernant les pesticides. Comment les mécanismes d'invisibilisation que vous y décrivez s'appliquent-ils à d'autres crises, comme celle du chlordécone aux Antilles ?
L'invisibilisation opère par des leviers identifiés dans mes travaux pour la Revue Juridique de l'Environnement. Il y a d'abord une dimension temporelle : la latence des pathologies liées aux pollutions chimiques complique l'établissement du lien de causalité juridique. Ensuite, l'État utilise des normes techniques pour masquer des failles sanitaires. Dans le cas du chlordécone comme pour les pesticides, l'indemnisation des victimes se heurte à des barrières administratives qui diluent la responsabilité publique. Ces crises documentées sont ainsi reléguées au rang de « risques négligés » par le biais d'une bureaucratisation de l'aléa.
La résidence à Honfleur permet d'appliquer cette théorie politique à une pollution matérielle invisible : la contamination de l'eau potable par le chlorure de vinyle monomère (CVM), un gaz cancérogène émanant d'infrastructures obsolètes. Ce chapitre technique illustre la rencontre entre la science des données et la protection du bien commun.
Pourquoi focaliser vos recherches actuelles sur le chlorure de vinyle monomère (CVM) dans les réseaux d'eau ? S’agit-il d’un risque structurel lié à l’obsolescence des matériaux ?
Le CVM est un cas d'étude empirique de risque sanitaire invisibilisé. Ce gaz, classé cancérogène certain, provient de la dégradation des canalisations en PVC posées avant 1980. En France, plus de 5 000 communes sont potentiellement concernées par des dépassements des seuils réglementaires. C’est une pollution intrinsèque à l'héritage infrastructurel des « Trente Glorieuses ». La gestion de ce risque pose des questions fondamentales de justice environnementale : qui est exposé, et pourquoi l'information reste-t-elle fragmentaire ?
La Normandie est-elle un terrain d'observation privilégié pour cette problématique ?
Absolument. Les données disponibles indiquent que la Normandie, aux côtés de la Nouvelle-Aquitaine, figure parmi les régions les plus touchées par les dépassements de seuils de CVM. La présence à Honfleur est donc stratégique : elle permet de confronter les modélisations statistiques aux réalités territoriales et de dialoguer avec les acteurs locaux. L'objectif est d'analyser comment les autorités régionales gèrent la transparence de l'information et la planification de la rénovation des réseaux face à un risque de santé publique documenté mais silencieux.
Le projet « VCM Watch » semble marquer une rupture méthodologique. Comment la collaboration avec les vingt bénévoles de Data for Good et le collectif de journalistes European Investigative Collaborations transforme-t-elle votre pratique de chercheur ?
Le projet « VCM Watch » illustre une mutation de la méthodologie de recherche : elle ne se limite plus à l'archive, mais produit de la donnée active. En encadrant vingt experts de la donnée et en collaborant avec des titres comme Der Spiegel ou Le Soir, nous développons une plateforme interactive d'information. Cette démarche de science participative permet de produire une cartographie du risque en temps réel, rendant visible ce que les structures institutionnelles ne documentent pas de manière exhaustive. C'est une extension de la rigueur académique vers un outil de vigilance citoyenne.
La figure du chercheur évolue vers celle d'un expert sollicité, assurant une fonction de médiation entre le savoir académique et l'arène législative. Cette transition souligne la nécessité de transmettre l'expertise pour éclairer l'action publique.
Vos auditions au Sénat et à l’Assemblée Nationale témoignent d'une reconnaissance de votre expertise. Comment le savoir académique est-il reçu dans l'arène législative lorsqu’il pointe des failles sanitaires critiques ?
La réception est complexe. Si le savoir académique apporte une légitimité empirique, il suscite des résistances lorsqu’il remet en cause des arbitrages budgétaires ou des cadres réglementaires établis. L'enjeu est de transformer des données scientifiques denses en leviers d'action législative sans en simplifier la portée. L'expertise n'est pas ici une forme d'influence, mais une transmission de preuves nécessaires pour que le risque sanitaire soit intégré dans le débat démocratique.
Avec plus de 50 interventions médiatiques, vous semblez accorder une importance capitale à la vulgarisation. N’y a-t-il pas un risque de dénaturation du travail de thèse ?
La transmission est une responsabilité intrinsèque au travail de chercheur. La vulgarisation n'est pas une simplification, mais une traduction pédagogique. Pour que la recherche serve le bien commun, elle doit sortir du périmètre des revues à comité de lecture et informer les citoyens sur les risques auxquels ils sont exposés. C'est une extension nécessaire de la thèse qui vise à garantir un accès équitable à l'information scientifique, préalable indispensable à toute justice climatique.
L'engagement du chercheur se fonde ici sur une exigence de transparence et de rigueur, loin de toute posture idéologique, pour se concentrer sur la préservation des ressources essentielles.
L'accès à une eau exempte de contaminants cancérogènes est au cœur de votre projet. Comment cette problématique redéfinit-elle la notion de bien commun dans vos travaux ?
L'eau potable est le socle biologique de la société ; sa contamination structurelle constitue une atteinte directe au bien commun. L'impact social est significatif car il révèle des inégalités territoriales : toutes les communes n'ont pas la même capacité technique ou financière pour répondre à l'obsolescence de leurs réseaux. Mes travaux visent à démontrer que la protection du bien commun exige une transparence totale sur la qualité des infrastructures vitales, au-delà des simples mesures d'urgence.
Quelle est l'échéance pour votre manuscrit destiné à la revue Water Research ? Les échanges menés à Honfleur modifient-ils vos hypothèses initiales ?
Le manuscrit intitulé « Exposure to vinyl chloride monomer through drinking water in Europe » est en phase de finalisation. Les observations de terrain recueillies à Honfleur et les échanges avec les acteurs normands permettent d'affiner le modèle prédictif de risque que nous développons. Cette immersion confirme la nécessité d'une approche granulaire des risques négligés. L'étape suivante consiste à consolider ces résultats empiriques pour offrir une base scientifique incontestable aux futures politiques de rénovation des infrastructures hydrauliques en Europe. La finalité demeure la production d'un savoir rigoureux au service d'une protection effective de la santé publique.
Entretien réalisé par la rédaction scientifique de la Résidence de Recherche pour le Bien Commun.