GRAND ENTRETIEN : Catherine Volpilhac-Auger, l’exigence des textes au service de la cité
Catherine Volpilhac-Auger, professeur émérite à l’ENS de Lyon et présidente de la Société Montesquieu, revient d’une session de recherche au Collegio Sant’Anselmo à Rome, organisée par la Résidence de Recherche pour le Bien Commun (RRBC). Entre l’analyse des ratures de Montesquieu et le silence du réfectoire bénédictin, elle livre une réflexion sur la « nature humaine », la genèse des droits de l’homme et la fonction sociale du savoir partagé.
Journaliste : Madame Volpilhac-Auger, votre parcours académique est marqué par une fidélité constante au XVIIIe siècle. Qu’est-ce qui a initialement orienté vos pas vers ce siècle des Lumières, et comment s’est opérée la rencontre décisive avec l’œuvre de Montesquieu ?
Catherine Volpilhac-Auger : Ma trajectoire s'est dessinée très tôt, sous l’influence de mon maître, Jean Ehrard, qui était alors le spécialiste incontesté de Montesquieu. J'ai soutenu ma première thèse sur les rapports entre Tacite et Montesquieu en 1981. Ce qui m'a fascinée d'emblée, c'est la complexité de cet auteur : Montesquieu possède une formation de juriste, mais sa culture est phénoménale, embrassant les domaines scientifique, historique, littéraire et médical. Il a cette capacité unique de renouveler la science politique en ne cherchant pas un gouvernement idéal et universel, mais celui qui convient précisément à un pays donné, en fonction de ses mœurs et de son climat. C’est cette « bonne hauteur » d’analyse, ce point de vue transversal entre les disciplines, qui a fait de l'étude de son œuvre ma raison de vivre.
Journaliste : Vous dirigez l’édition monumentale des Œuvres complètes de Montesquieu. En tant qu’éditrice scientifique, vous passez des années à scruter des manuscrits et des ratures. En quoi ce travail d’« archéologie textuelle » modifie-t-il radicalement notre compréhension de la pensée d’un auteur par rapport à une simple lecture de l’œuvre imprimée ?
Catherine Volpilhac-Auger : L'établissement des textes est une étape préalable indispensable : il faut savoir précisément de quoi l’on parle avant de bâtir des théories. Le retour au manuscrit permet de corriger des erreurs historiques majeures. Par exemple, là où certaines éditions voyaient dans la religion une « puissance invisible », le manuscrit révèle le mot « invincible », ce qui change considérablement la portée du propos. L’analyse des ratures et des corrections dans le manuscrit de travail de L’Esprit des lois nous plonge au cœur du processus de création. On y voit Montesquieu chercher la clarté et la précision, assisté par ses nombreux secrétaires. L’étude matérielle des papiers, leurs origines géographiques et les dates des secrétaires permettent de dater les fragments et de comprendre comment sa pensée s'est structurée sur des années. Une édition critique n'est jamais une simple copie ; c'est une interprétation rigoureuse qui rend visible le travail intellectuel dans toute sa matérialité.
Journaliste : Après des décennies au sein des structures universitaires classiques, comment avez-vous appréhendé cette résidence au Collegio Sant’Anselmo ? Comment cet effet « bulle » et le rythme monastique influencent-ils la discipline nécessaire à un travail d’écriture de fond ?
Catherine Volpilhac-Auger : Ce que je recherchais en venant à Rome, c’était précisément cet effet « bulle », et c’est une réussite totale. À l'université, la concentration est souvent impossible car nous sommes trop sollicités par ailleurs. Ici, j’ai pu travailler dans l’intimité d’un espace clos et personnel — la chambre du Recteur — ce qui me convient bien mieux que le silence d’une bibliothèque publique où la présence des autres peut me déranger. Le rythme bénédictin, avec ses repas pris en silence le matin et le soir, offre une structuration du temps qui libère l’esprit. On ne subit pas d'effet d'enfermement, car la ville est proche, mais le lieu possède une telle force que l’on n’a aucune envie d’en sortir. C’est un cadre familier et inspirant qui m'a permis de travailler exactement à mon rythme, dans des conditions matérielles parfaites grâce à une équipe logistique amicale et jamais intrusive.
Journaliste : Venons-en au projet que vous avez finalisé à Rome. Vous partez d’un constat sémantique sur l’expression « nature humaine ». Pourquoi est-il si important de lever l’ambiguïté sur ce terme qui, au XVIIIe siècle, ne recouvre pas tout à fait le sens que nous lui donnons aujourd’hui ?
Catherine Volpilhac-Auger : C’est un point de départ philologique crucial. En travaillant sur les Lettres persanes, je me suis aperçue que pour Montesquieu, l’expression « nature humaine » est presque toujours un synonyme de « genre humain », au sens biologique ou collectif. Contrairement à Voltaire, qui utilise la notion de manière normative pour définir ce que l’homme doit être, Montesquieu semble répugner à l'usage de ce terme pour désigner une essence intangible. Pour lui, l'homme n'est pas une essence fixée une fois pour toutes. Prenez l’exemple des femmes : si elles paraissent parfois dans un état d'infériorité, ce n'est pas par « nature », mais à cause du statut que la société leur impose. En clarifiant ce terme, on découvre un Montesquieu qui refuse les définitions prescriptives pour se concentrer sur une démarche descriptive et compréhensive de l'humain.
Journaliste : Vous parlez d’une conception « sensualiste » de l’homme chez Montesquieu. Comment se définit cet homme situé au croisement des influences climatiques et sociales, et quelle place reste-t-il pour la liberté individuelle dans un tel système ?
Catherine Volpilhac-Auger : Montesquieu place effectivement l’être humain à l’intersection de permanences physiques et d'influences extérieures. C’est une vision où le climat, les lois et les mœurs façonnent l’individu. Mais ce n’est pas un déterminisme qui annulerait la volonté. Au contraire, cette approche permet de comprendre les faiblesses et les « maladies de l’esprit » de l’homme sans porter de jugement moralisateur. La liberté est le pivot de tout son système ; elle est définie comme ce « bien qui fait jouir des autres biens ». Le but des institutions et du gouvernement est précisément d'instaurer un cadre où cette nature humaine, dans toute sa diversité, peut se réaliser par le bonheur terrestre. C'est une vision émancipatrice qui préserve la « liberté de faillir ».
Journaliste : En quoi cette déconstruction de la « nature humaine » débouche-t-elle sur une théorie universelle de la dignité humaine ? Comment vos recherches romaines éclairent-elles la genèse des droits de l’homme sous un jour nouveau ?
Catherine Volpilhac-Auger : C’est l’implication la plus inattendue de mes travaux durant cette résidence. En se détachant de la notion ancienne de « condition humaine », souvent subie et déterminée par le religieux, la pensée de Montesquieu reconnaît en l’homme une « qualité spécifique » que la société et l’État ont le devoir sacré de préserver. Puisqu’il n’y a pas de programme préconçu de ce que l’homme doit être, sa dignité réside dans le simple fait d’être humain. Cette reconnaissance d’une dignité universelle, indépendante de l’appartenance à une religion ou à un État spécifique, constitue le socle même de la théorie des droits de l’homme. On passe d’un individu soumis à son salut à un citoyen dont la dignité s’impose d'elle-même.
Journaliste : Comment votre discipline, l’histoire littéraire et l’exégèse des textes fondateurs, s’inscrit-elle concrètement dans la philosophie du « Bien Commun » prônée par la résidence ?
Catherine Volpilhac-Auger : Elle s’y inscrit par l’exigence de vérité et le partage du savoir. Le Bien Commun, c'est d'abord mettre à disposition de tous une connaissance fiable et vérifiée. Montesquieu incarne ces valeurs car il place le bonheur de l'individu et l'accès à la connaissance au centre de la cité. Pour ma part, je considère que la recherche financée par des fonds publics doit être un bien universel partagé. C’est pourquoi je milite pour l’Open Access : les résultats de nos travaux ne doivent pas rester enfermés dans des volumes coûteux à 100 euros, mais être accessibles en ligne, comme le Dictionnaire Montesquieu que j'ai créé pour les étudiants et les citoyens. Restituer la voix originelle d'un texte fondateur, c'est offrir à chacun les clés de sa propre histoire intellectuelle.
Journaliste : Pourquoi est-il vital, selon vous, de faire sortir la recherche des circuits académiques traditionnels via des initiatives associatives comme la Résidence de Recherche pour le Bien Commun ?
Catherine Volpilhac-Auger : L'université est indispensable, mais elle est parfois trop sollicitée ou repliée sur ses propres logiques de fonctionnement. Des initiatives comme cette Résidence de Recherche permettent de rapprocher la recherche des préoccupations concrètes des territoires et des habitants. Ce cadre favorise des rencontres interdisciplinaires exceptionnelles : voir des musicologues comme Chloë Richard-Desoubeaux et François Rémond redonner vie à un mystère de 1529 montre que nous travaillons tous sur le même patrimoine immatériel de l'humanité. Cette agilité associative, sous le regard de l'UNESCO, permet de témoigner auprès du grand public et des décideurs que la recherche académique est un moteur de réflexion essentiel pour la société.
Journaliste : Pour conclure, pourquoi est-il impératif de préserver aujourd’hui des espaces de recul critique pour penser nos crises contemporaines à la lueur de l’esprit des Lumières ?
Catherine Volpilhac-Auger : Montesquieu est un auteur souvent cité mais trop peu lu. Pourtant, ses textes nous apprennent qu’il est vital de comprendre le tissu social et institutionnel sous lequel nous vivons pour mieux l'habiter. Préserver des lieux de résidence, c'est préserver le temps long de la réflexion, loin du bruit médiatique immédiat. Les Lumières ne sont pas un dogme, mais une méthode de lucidité : elles nous obligent à regarder l'homme tel qu'il est, avec ses faiblesses, pour mieux protéger sa liberté. Retrouver ce recul critique est la condition nécessaire pour rester des citoyens éclairés et responsables de leur propre destin.