Loréa Baïada-Hirèche : « L’éthique au travail est un enjeu de santé publique et de Bien Commun »
Loréa Baïada-Hirèche est enseignante-chercheuse à l’Institut Mines-Télécom Business School et responsable de l’équipe de recherche ETHOS. Spécialiste de l'éthique comportementale, elle a passé deux semaines à Cabourg en mars 2026 sous le patronage de la commission nationale française pour l’UNESCO pour finaliser ses travaux sur les dilemmes moraux en entreprise. Rencontre avec une chercheuse qui replace l'humain au centre de l'entreprise.
1. Loréa Baïada-Hirèche, vous avez un parcours atypique : après l'ESSEC et dix ans dans un grand cabinet d’audit, vous avez choisi la recherche. Pourquoi ce virage ? C’est une décision née d’un choc de valeurs. En début de carrière, j’ai été heurtée par des pratiques courantes dans le conseil, justifiées par une « excellence » qui laissait peu de place à l’erreur ou à l’entraide. J’ai observé des attitudes arrogantes, des trahisons pour « sauver sa peau ». Je me suis alors demandé si ces dysfonctionnements étaient le prix inévitable du succès. Après dix ans, j’ai repris mes études en sociologie puis en gestion pour explorer scientifiquement ces questions éthiques.
2. Votre spécialité est « l’éthique comportementale ». En quoi cela diffère-t-il de l’éthique classique ? L’éthique classique est souvent normative et philosophique : elle dit ce qu’il faudrait faire. Mon métier consiste à regarder la réalité du terrain. Je n'étudie pas de grands principes abstraits, mais comment les salariés vivent réellement leurs dilemmes au quotidien : que se passe-t-il quand mon travail me demande de faire quelque chose que ma conscience refuse ?
3. Vous avez mené des enquêtes ethnographiques dans des secteurs dits « sensibles » comme le tabac, l'alcool ou la pharmacie. Qu’y avez-vous découvert ? J'ai étudié comment des professionnels, souvent très « conventionnels » et honnêtes dans leur vie privée, gèrent leur conscience face à la commercialisation de produits nocifs pour la santé. J'ai découvert qu'ils déploient des « stratégies de neutralisation » cognitives.
4. Pouvez-vous nous donner des exemples de ces stratégies ? Elles sont fascinantes. Certains minimisent les dommages (« l'alcool n'est nocif que si on en abuse »), d'autres rejettent la responsabilité (« ce n'est pas le marketing qui fait fumer les gens, c'est leur entourage ») ou invoquent des impératifs supérieurs (« ce travail me permet d'assurer une vie confortable à ma famille »). Ces justifications permettent de rester fidèle à ses valeurs tout en agissant contre elles.
5. Vous parlez de « souffrance éthique ». Est-ce une réalité physiologique pour les salariés ? Absolument. Agir contre ses propres valeurs est une source de souffrance psychique réelle. On observe des cas de burn-out, d'épuisement, de troubles du sommeil ou de dépressions liés à ce que la psychodynamique du travail appelle la « trahison de soi ». C'est la peur de perdre sa dignité en commettant des actes que l'on réprouve moralement.
6. Vous venez de terminer une résidence de recherche à Cabourg. Quel était votre objectif prioritaire ? Je suis venue pour finaliser la rédaction de mon mémoire d'Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), le plus haut diplôme universitaire. Dans mon quotidien de maître de conférences, je suis submergée par les cours et la gestion de 250 étudiants. La résidence m'a offert ce « temps long » indispensable pour me replonger dans la structure de mon manuscrit.
7. Votre bilan semble très positif. Qu’avez-vous concrètement accompli ? J'ai réussi à rédiger les trois premiers chapitres de mon mémoire. Mais l'apport majeur a été inattendu : le « regard externe ». Les échanges avec l'équipe d'organisation et avec l'autre résidente, Anouck Adrot, m'ont fait entrevoir de nouvelles perspectives que je n'aurais jamais eues seule dans mon bureau.
8. Vous avez d’ailleurs trouvé des points communs entre vos travaux sur l’éthique et ceux d’Anouck Adrot sur la résilience. C’est une véritable « épiphanie » de fin de séjour. En préparant notre table ronde, nous avons réalisé que nos sujets se rejoignaient : l'éthique individuelle est, en soi, un facteur de résilience pour les organisations face aux crises. Cela m'ouvre de nouveaux angles pour ma future soutenance.
9. La rencontre avec le public cabourgeais au Grand Hôtel a-t-elle influencé votre travail ? Devoir expliquer des concepts abstraits à des « personnes concrètes » m'a forcée à clarifier mon propos et à m'appuyer sur des exemples de dilemmes concrets. Cela a fait progresser mon cheminement doctrinal. Voir que nos recherches intéressent les citoyens est un moteur puissant contre le doute.
10. En quoi vos recherches sur l'éthique servent-elles le « Bien Commun » ? L'éthique n'est pas qu'un problème interne à l'entreprise. Les déviances éthiques finissent par se traduire en scandales sanitaires, désastres écologiques ou malversations financières dont les citoyens paient toujours le prix, que ce soit par leurs impôts ou leur santé. Le Bien Commun dépend directement de la capacité des acteurs à ne plus sacrifier l'humain sur l'autel de la technique financière.
11. Croyez-vous vraiment que l'éthique peut gagner face à la course au profit ? Mon impact se situe dans la formation. Mon but est de stimuler la « réflexivité éthique » des futurs managers pour qu’ils intègrent le bien-être et l'humain comme des priorités absolues dans leurs décisions. Si on élève le niveau de conscience dès l'école, on change les pratiques de demain.
12. Quel message souhaiteriez-vous laisser aux décideurs qui vous lisent ? Le levier de prévention fondamental n'est pas seulement dans les lois ou les codes de conduite, mais dans l'engagement individuel. Sans une conscience éveillée pour incarner les règles, aucun système de régulation ne tient la route. L'éthique est le socle d'une société digne.