Anouck Adrot est Maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine PSL et chercheuse au sein du laboratoire DRM. Spécialiste de la gestion de crise, elle revient sur son séjour à la Résidence pour le Bien Commun de Cabourg du 21 mars au 4 avril 2026, où elle a finalisé ses travaux sur la capacité des organisations à affronter les chocs de notre siècle.
1. Vous co-dirigez aujourd’hui un Master en « Peace Studies » tout en étant experte en systèmes d’information. Comment ces deux mondes se sont-ils rencontrés dans votre parcours ? Mon parcours s'est construit au gré de rencontres et d'une curiosité pour la diversité des regards. J’ai eu la chance d’étudier à l’ENS de Cachan, où se côtoyaient des profils très variés. C’est là que j’ai commencé à me demander pourquoi nos organisations, malgré des outils technologiques de plus en plus puissants, peinaient tant à empêcher les crises ou à maintenir la paix. Mes recherches se situent précisément à cette intersection : comment l'information et l'organisation humaine s'articulent pour répondre à l'urgence.
2. Votre doctorat a été réalisé en double diplôme entre la France et les États-Unis. En quoi cette double culture a-t-elle influencé votre vision de la gestion de crise ? Ce fut une expérience fondatrice. En France, l’improvisation est souvent perçue comme de l’amateurisme ou du « bricolage ». Aux États-Unis, c’est l’inverse : on considère que c’est la maîtrise totale des structures qui permet de s’en affranchir de façon créative lors d’un choc. Cette approche m'a convaincue que pour bien improviser dans la tempête, il faut avoir parfaitement préparé ses outils en temps normal.
3. Le terme « résilience » est aujourd’hui partout. Quelle définition scientifique en donnez-vous pour une organisation ? La résilience, ce n'est pas juste « tenir le coup ». C'est la capacité d'un système (une entreprise, une ONG, un territoire) à absorber un choc, à s'y adapter et à se transformer pour continuer à fonctionner. Je m'intéresse particulièrement à la résilience ex ante : tout ce que l'on met en place avant la crise pour être capable d'agir quand tout s'effondre.
4. Pourquoi avoir délaissé l’étude des technologies pour vous concentrer spécifiquement sur la « donnée » ? Les technologies (mails, intranets, réseaux sociaux) changent trop vite. L'exemple du rachat de Twitter, devenu X, montre qu'un outil peut devenir incontrôlable du jour au lendemain pour les chercheurs. La donnée, elle, est plus stable et peut être « Low-Tech ». Un simple fichier Excel, s'il est bien utilisé, peut sauver des vies lors d'une inondation ou d'un ouragan.
5. Vous parlez souvent d’« écosystèmes de données ». De quoi s'agit-il concrètement ? Il s’agit de partenariats où plusieurs organisations (préfectures, associations, entreprises) acceptent de partager leurs informations en continu. C'est crucial car aucune organisation ne possède à elle seule toutes les données nécessaires à sa survie face à une catastrophe.
6. Pouvez-vous nous donner un exemple où le partage de données aurait pu changer le cours d’un événement ? Prenez la frontière franco-italienne dans les Alpes. En 2024, des coulées de boue massives ont frappé l'Italie après des pluies torrentielles côté français. Si les données météo et les indicateurs de risques avaient été partagés en temps réel entre les deux pays, on aurait pu évacuer les populations bien plus tôt. Le frein n'est pas technique, il est culturel : il faut bâtir de la confiance pour partager l'information.
7. Quel rôle joue la donnée dans votre travail avec la Croix-Rouge française ? Lors de l'ouragan Chido en 2025, la Croix-Rouge a été submergée par un élan de solidarité : un fichier Excel de 800 lignes de bénévoles impossibles à gérer manuellement dans l'urgence. Mon projet est de les aider à co-construire des systèmes agiles pour que cet élan de solidarité soit immédiatement opérationnel sur le terrain.
8. Vous venez de passer deux semaines en résidence de recherche à Cabourg. Pourquoi une chercheuse a-t-elle besoin de s’isoler ainsi pour travailler ? Pour finaliser une Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), le plus haut diplôme universitaire, il faut s'extraire totalement des contingences quotidiennes et académiques. Le cadre face à la mer a agi comme un catalyseur de concentration.
9. Quel était votre objectif principal durant ce séjour et a-t-il été atteint ? Mon but était de trouver une « clarté d'ensemble » pour mon manuscrit, qui brasse des concepts complexes comme l'improvisation, la donnée et la systémique. Le bilan est extrêmement positif : j’ai obtenu ce « temps de clarté » décisif qui me permettra de soutenir mon HDR en janvier 2027.
10. La thématique du « Bien Commun » a-t-elle nourri votre réflexion ? Absolument. C’est un concept qui permet de dépasser les barrières entre disciplines. J'aborde le Bien commun comme un maillage fragile (accès à l'eau, santé, sécurité) dont la survie dépend de notre résilience collective. Sans cette capacité d'adaptation, nous perdons ce qui nous unit.
11. Vous critiquez une gestion de crise que vous qualifiez de « narcissique ». Que voulez-vous dire par là ? On attend trop souvent des « super-héros » ou des sauveurs providentiels pour gérer les crises. Ma recherche propose au contraire de construire un système de résilience collective, silencieux et partagé, qui commence bien avant que la tempête n'arrive.
12. Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux citoyens et aux décideurs politiques ? La donnée climatique est un Bien commun vital. La censurer ou en fermer l'accès, comme on l'a vu récemment aux États-Unis, nous prive de notre capacité à anticiper le futur et renforce nos vulnérabilités. Si on prive les gens de l'information sur leur environnement, on les prive de leur avenir.