Ingénieur de recherche au Mayane Resilience Center et chercheur associé au laboratoire TVES, Nicolas Verlynde a fait de la perception du risque d'inondation le cœur de ses travaux. Nicolas Verlynde était accueilli à la Résidence de Recherche pour le Bien Commun à Repentigny du 3 au 18 octobre 2025. Il nous éclaire sur l'importance de croiser données techniques et vécus humains pour bâtir des politiques publiques plus justes et plus efficaces.
Bonjour Nicolas Verlynde. Pour commencer, pourriez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a mené à dédier votre travail à l'étude des risques et de la résilience des territoires ?
Nicolas Verlynde : Mon parcours s'ancre profondément dans un territoire où la présence de l'eau est une réalité quotidienne : les Flandres, et plus largement les littoraux du nord de la France. Ce sont des espaces riches mais aussi vulnérables, façonnés par les activités humaines, les polders (terres gagnées artificiellement sur la mer) et les canaux qu'on nomme les wateringues. Ayant grandi dans ce paysage, j'ai mesuré la fragilité de l'équilibre entre la nature, les aménagements humains et le risque.
Avec le changement climatique, cet équilibre se modifie rapidement. Les phénomènes extrêmes se multiplient et les inondations — qui restent aujourd'hui le premier risque naturel en France — deviennent plus fréquentes et plus intenses. Ce constat m'a orienté vers la géographie, puis vers l'étude des risques et de l'adaptation des territoires. Mon travail de recherche, depuis ma thèse jusqu'à aujourd'hui, s'attache à analyser la perception du risque d'inondation des populations sur ces territoires concernés.
En tant qu'ingénieur de recherche, vous avez une approche très concrète, réalisant des diagnostics de vulnérabilité. Quel paradoxe essentiel avez-vous identifié dans ces études de terrain ?
Nicolas Verlynde : Mon expérience opérationnelle m'a conduit à réaliser plus de 550 diagnostics de vulnérabilité aux risques d'inondation à travers la France. Ces diagnostics évaluent, logement par logement, le niveau d'exposition et les points faibles du bâti. C'est un travail qui croise des données techniques (hauteur d'eau, état du logement, présence d'un espace refuge) et des données humaines (mémoire des événements passés, niveau d'inquiétude, connaissance des consignes de sécurité).
En analysant ces données, un paradoxe apparaît souvent : les habitants les plus exposés ne sont pas toujours les plus inquiets, tandis que d'autres, vivant en zones moins exposées, se montrent parfois très préoccupés. Autrement dit, la réalité du danger et la perception du danger ne coïncident pas toujours. C'est ce que j'appelle l'écart entre la vulnérabilité objectivée et la vulnérabilité perçue.
Pourquoi ce décalage fragilise-t-il les politiques publiques d'adaptation ?
Nicolas Verlynde : Ce décalage fragilise les politiques d'adaptation car il crée une incompréhension entre les institutions et les habitants. Les politiques publiques se fondent souvent sur des critères techniques (cartes d'aléas, zonages), mais sur le terrain, les comportements ne suivent pas toujours cette logique. Certains ménages très exposés se sentent peu concernés, d'autres, moins exposés, s'inquiètent beaucoup. Du coup, les aides et les messages de prévention/sensibilisation ne vont pas toujours là où ils seraient le plus utiles. Pour être efficaces, les politiques d'adaptation doivent donc tenir compte des deux réalités : l'exposition réelle et la perception du risque.
C'est précisément l'objet de votre travail au sein de la Résidence de Recherche pour le Bien Commun. Quel a été votre chantier durant ce temps dédié ?
Nicolas Verlynde : Au sein de la Résidence, j'ai mené un projet fondé sur un corpus de 250 diagnostics de vulnérabilité réalisés auprès de particuliers vivant dans des zones à risque d'inondation dans la Baie de Somme. L'objectif était de mieux comprendre cet écart entre vulnérabilité objectivée et perçue.
La Résidence m'a permis de me concentrer sur ce travail, de prendre du recul et d'analyser ces données. Ce temps m'a été indispensable pour formuler des recommandations concrètes qui rendront les politiques publiques plus justes et plus efficaces pour protéger les populations. C'est une manière de faire vivre la recherche au-delà du milieu académique, en la rendant utile, lisible et directement connectée aux enjeux de terrain.
Vous avez d'ailleurs soulevé l'hypothèse d'une "vulnérabilité silencieuse" dans les zones d'aléa moyen. Quel rôle joue l'information officielle (zonage réglementaire, PPRL) dans la conscience ou le déni de ce risque chez les habitants ?
Nicolas Verlynde : L'information officielle, comme les cartes et les zonages réglementaires, est indispensable pour planifier et encadrer l'urbanisation. Cependant, sur le terrain, leur lecture n'est pas toujours simple : beaucoup d'habitants ne savent pas s'ils sont concernés.
Il arrive aussi que ces documents donnent un faux sentiment de sécurité. Lorsqu'une maison se trouve juste en limite de zone réglementaire, certains pensent qu'ils sont « hors de danger », alors que l'eau ne s'arrête pas à la ligne d'une carte. Les inondations du Pas-de-Calais en 2023 et 2024 ont d'ailleurs touché des secteurs considérés comme non inondables. Inversement, d'autres personnes se sentent injustement stigmatisées. Ces réactions montrent que l'information technique ne suffit pas : il faut l'accompagner d'un travail de sensibilisation, de dialogue et de pédagogie.
Votre projet est résolument interdisciplinaire, mobilisant la géographie, l'aménagement des territoires, la sociologie, et l'économie comportementale. En quoi cette approche croisée est-elle indispensable pour dépasser une lecture strictement technique du risque ?
Nicolas Verlynde : L'interdisciplinarité est indispensable car le risque d'inondation touche à la fois la technique, l'humain et le social.
La géographie aide à comprendre les dynamiques d'eau et les zones d'exposition.
L'aménagement des territoires analyse la façon dont on construit ou on occupe l'espace face au risque.
La sociologie et la psychosociologie éclairent la mémoire des événements et les mécanismes de perception.
L'économie comportementale aide à comprendre pourquoi certains habitants investissent dans la prévention alors que d'autres ne le font pas.
Croiser ces approches permet de dépasser une vision uniquement technique du risque. On ne se limite plus à mesurer ce que le risque d'inondation peut faire, mais on cherche à comprendre comment les habitants vivent, ressentent et gèrent cette menace, afin d'adapter les politiques publiques au plus près du terrain.
Comment définissez-vous votre contribution au Bien Commun ?
Nicolas Verlynde : Pour moi, la recherche sur les risques et l'adaptation participe pleinement au Bien Commun, car elle touche à la sécurité collective et à la capacité de chacun à vivre sereinement dans son territoire. Mes travaux cherchent à comprendre pourquoi certains habitants sont plus vulnérables que d'autres, non seulement à cause de la géographie, mais aussi de facteurs sociaux, économiques ou institutionnels. En mettant en lumière ces écarts, nous aidons à orienter les politiques publiques vers plus de justice et d'efficacité.
Mon double statut d'ingénieur de recherche (au Mayane Resilience Center) et de chercheur associé (au laboratoire TVES) nourrit cette conviction. L'ingénierie me place au cœur de l'action auprès des habitants et des collectivités, tandis que le laboratoire me permet de prendre du recul et de replacer ces expériences dans une réflexion scientifique plus large. Cette articulation permet de faire circuler la connaissance dans les deux sens : du terrain vers la recherche, et de la recherche vers l'action. Je crois que c'est là que la science trouve tout son sens : quand elle éclaire et accompagne la transformation des territoires dans l'intérêt des populations.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs qui élaborent ces politiques publiques ?
Nicolas Verlynde : Je crois qu'il faut avant tout redonner du sens au mot prévention et le mettre au centre des politiques de gestion des risques. Prévenir, ce n'est pas seulement réagir après une crise : c'est anticiper, écouter et accompagner. Une politique d'adaptation efficace ne se décrète pas d'en haut ; elle se construit dans la durée, au plus près des habitants, avec leurs connaissances, leurs peurs et leurs attentes. C'est en renforçant les liens de confiance, la transparence et le dialogue que l'on parviendra à bâtir des politiques plus humaines, plus cohérentes et plus efficaces. Face aux effets du changement climatique, cet effort collectif est plus que jamais indispensable.