Doctorant en Sociologie et Démographie à l’Université de Caen Normandie, Louis Lasnon explore une troisième voie pour la transition énergétique : celle des « communs ». À travers ses recherches, il décortique l'émergence des communautés locales d’énergie et met en lumière le défi de concilier l'idéal de l'autonomie locale avec l'impératif de justice sociale. Louis Lasnon était accueilli en Résidence de Recherche pour le Bien Commun à Repentigny du 4 au 18 octobre 2025.
Bonjour Louis Lasnon. Votre parcours de doctorant est déjà atypique puisque vous effectuez une thèse CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la Recherche) qui lie l'Université de Caen, Vinci et le GIP EPAU. Qu’est-ce qui vous a mené vers la recherche et, plus spécifiquement, vers l’étude de ce que vous nommez « l’énergie en commun(s) » ?
Louis Lasnon : Ce qui m’a mené vers la recherche, et vers ce sujet, est un double mouvement. D’une part, une curiosité intellectuelle pour les transformations sociales et écologiques de notre temps. D’autre part, une préoccupation très concrète pour la manière dont les citoyens s’organisent face aux défis environnementaux.
Avant ma thèse, j’ai été frappé par la multiplication d’initiatives locales autour de l’énergie : des coopératives, des communes qui cherchent à produire leur propre électricité, des habitants qui se regroupent pour repenser leur consommation. J’y ai vu plus qu'une simple réponse technique à la crise climatique ; j'y ai vu une expérience sociale et démocratique passionnante, une façon de redéfinir le « commun » à partir de quelque chose d’aussi fondamental que l’énergie.
Mon travail de doctorant en sociologie et aménagement de l’espace à l’Université de Caen s'attache à comprendre cette dynamique, que j’appelle « l’énergie en commun(s) ». Mon objectif est de mettre du sens et de la profondeur sociologique sur ces expérimentations citoyennes et de comprendre comment elles participent à la transformation de nos sociétés face aux urgences environnementales.
Votre thèse CIFRE, en partenariat avec un grand acteur industriel comme Vinci, semble créer une tension naturelle avec le concept de « communs », qui cherche à s'émanciper des logiques de marché. Comment cette collaboration enrichit-elle votre travail ?
Louis Lasnon : La particularité de ce dispositif CIFRE et du partenariat avec la chaire ARPENTER tient justement à cette mise en tension. D’un côté, le monde des grands acteurs industriels du bâtiment et de l’énergie, et de l’autre, celui des réflexions critiques autour des communs. Ce dialogue n’est pas une contradiction, mais une condition d’enrichissement mutuel.
Travailler avec un acteur comme Vinci me permet d’observer de l’intérieur comment se configurent aujourd’hui les projets énergétiques. Je peux ainsi comprendre les marges de manœuvre, les espaces de négociation et d’expérimentation qui existent à l’intérieur même de ces structures. Cela donne une perspective réaliste et incarnée sur les possibilités concrètes de transition vers des formes de gestion plus collectives ou partagées de l’énergie. Inversement, la perspective des « communs énergétiques » apporte un cadre critique pour questionner leurs pratiques : comment intégrer davantage de gouvernance locale ou de participation citoyenne ? Cela fait de ma recherche un espace de traduction entre les logiques de marché, publiques et de commun.
Le cœur de vos travaux porte sur les communautés locales d’énergie. Pourriez-vous nous décrire le paradoxe que rencontrent ces initiatives lorsqu'elles se confrontent aux cadres institutionnels ?
Louis Lasnon : Ces initiatives incarnent une autre manière de penser l’énergie : plus locale, plus démocratique, plus solidaire. Imaginez des habitants qui se réunissent pour installer des panneaux solaires ou une éolienne, et qui partagent cette énergie entre voisins, comme on partagerait une bibliothèque.
Mais quand ces citoyens veulent concrétiser leur projet, ils se heurtent souvent à la réalité des cadres institutionnels. La question surgit alors : ces cadres réglementaires reflètent-ils vraiment ce qui compte pour les acteurs sur le terrain ?
C’est précisément le cœur de ma thèse : comprendre comment se rencontrent — ou parfois s’entrechoquent — deux mondes : celui des politiques publiques, et celui des initiatives locales, concrètes, humaines. Je découvre que la transition énergétique n’est pas qu’une affaire de technologies ou de chiffres, mais une histoire profondément humaine, faite de coopération, de valeurs et de confiance. Les institutions, en imposant des normes trop rigides, peinent parfois à saisir la diversité des territoires, alors que c’est précisément cette diversité qui rend ces initiatives vivantes et porteuses de sens.
Pour étudier cette complexité, vous mobilisez l’« approche ethnocomptable », jugée innovante. Comment cette méthode vous permet-elle de suivre la circulation non seulement de l'énergie et de l'argent, mais aussi du temps et des relations humaines au sein des communautés ?
Louis Lasnon : L’« approche ethnocomptable » articule l’observation ethnographique des pratiques locales avec une analyse fine des flux. Elle s’inspire de la comptabilité pour rendre visibles les circulations et de l’anthropologie pour comprendre leurs significations sociales.
Il ne s’agit pas seulement de mesurer les kilowattheures produits ou l'argent échangé, mais de comprendre comment ces circulations prennent sens dans la vie quotidienne : qui donne, qui reçoit, comment se négocie la réciprocité et comment se construit la confiance. Par exemple, elle rend visible le temps bénévole, les relations sociales ou l’attachement territorial, des formes de valeur souvent invisibles dans les cadres classiques. L’énergie en commun(s) est ainsi pensée comme un système de circulation élargie, où l’énergie est un lien social et un support de coopération.
Vous avez comparé différentes études de cas, de l'Angleterre (Energy Local Totnes) à l'Allemagne (Sonnen Community) et la France. Quels critères ont guidé ce laboratoire comparatif ?
Louis Lasnon : Ces études de cas forment un laboratoire comparatif du commun énergétique. J'ai cherché des situations hétérogènes pour tester la robustesse du concept d’« énergie en commun(s) ».
Trois critères principaux ont guidé ce choix :
La diversité des cadres institutionnels : observer comment les logiques du marché, de l’État et du commun s’articulent ou se confrontent. Par exemple, Totnes s'inscrit dans un modèle coopératif communautaire, tandis que la Sonnen Community repose sur un modèle plus technologique et marchand.
La place donnée à la participation et à la gouvernance locale : retenir des cas où les habitants deviennent co-acteurs du projet énergétique, et non de simples bénéficiaires.
La capacité à suivre la circulation élargie des ressources : chaque terrain offrait des conditions différentes pour appliquer l’approche ethnocomptable.
Ces analyses montrent que la dimension de « commun » ne dépend pas d’un modèle unique, mais de la manière dont les acteurs locaux réinventent leurs rapports à l’énergie, à la technique et à la collectivité.
Votre projet en résidence portait sur la question cruciale : « L’énergie : bien commun, bien public ou “bien de club” ? ». Pourquoi craignez-vous que l'autonomie locale, pourtant prônée, puisse mener à la création de « biens de club » ?
Louis Lasnon : C’est une question centrale. Si le bien commun implique la justice et la coopération, certaines formes d’autonomie locale peuvent paradoxalement créer des « biens de club ». Cela signifie que la ressource est partagée uniquement entre ceux qui ont les moyens d’y accéder, souvent les propriétaires ou les foyers les plus équipés. L’énergie deviendrait alors un facteur de distinction plutôt qu’un levier d’inclusion.
Mon inquiétude concerne une autonomie sans solidarité. L’enjeu est de construire des communautés énergétiques capables d’allier autonomisation (empowerment) et justice sociale, afin que la relocalisation de l’énergie ne crée pas de nouvelles fractures, mais devienne un véritable commun partagé.
Vous avez évoqué la figure de l'« Homo Ethicus » dans le cadre de la consommation d’énergie. En quoi les communautés locales transforment-elles la rationalité traditionnelle du consommateur ?
Louis Lasnon : Dans ces communautés, la décision ne repose plus uniquement sur un calcul purement économique, mais sur une logique de responsabilité partagée et de cohérence éthique. Produire, partager ou économiser devient un acte qui engage l'individu dans une relation à autrui et à un milieu de vie commun. On ne cherche plus seulement à « consommer moins cher », mais à « consommer juste » — en accord avec des valeurs écologiques, territoriales ou de solidarité.
L’Homo Ethicus est la figure empirique qu'on étudie chez les habitants impliqués dans ces projets, où la rationalité énergétique s'élargit pour inclure le soin, la justice et la responsabilité.
En conclusion, votre engagement va au-delà du seul travail de thèse. En tant que co-référent scientifique de POPSU CAEN, comment vos travaux contribuent-ils à une « démocratie énergétique » plus large ?
Louis Lasnon : Mon engagement s'inscrit dans une démarche visant à relier la connaissance, l’action et l’engagement. POPSU Caen vise à comprendre comment les villes moyennes peuvent devenir des laboratoires de la transition écologique et sociale. Mon rôle est de créer un dialogue entre chercheurs, élus et habitants pour produire des connaissances opérationnelles au service des politiques locales.
Cette démarche rejoint ma conviction profonde : la transition énergétique n’est pas qu’un problème technique, mais une question de société qui touche à la justice, à la gouvernance et à la participation citoyenne. La démocratie énergétique, c'est repenser collectivement la manière dont nous voulons « gouverner notre énergie », en donnant une place réelle aux citoyens et en reconstruisant des solidarités autour de la ressource.
C’est cette conviction que j’explore à travers ma thèse : que la vraie révolution énergétique ne se joue pas seulement dans les technologies, mais dans notre capacité à faire société autour de ce qui nous relie. La transition doit être co-construite, à la fois juste, locale et démocratique.