Chercheuse « post-disciplinaire », Claire Gauzente dépasse avec élégance les frontières entre les sciences humaines et la pratique artistique. Professeure des Universités à Nantes Université (rattachée à l’IAE Économie & Management) et chercheuse au sein du laboratoire ARTES à Bordeaux, elle allie un doctorat en sciences de gestion à une licence en arts plastiques de la Sorbonne et un diplôme en écriture créative. Spécialiste reconnue de la Méthodologie Q — une approche scientifique de la subjectivité humaine —, elle explore des thématiques telles que la décroissance, l’écopolitique et les arts du livre. Lors de sa récente résidence à Repentigny, elle s'est immergée dans un projet insolite de « thérolinguistique appliquée », visant à établir un dialogue avec les gastéropodes pour repenser notre rapport au vivant.
Votre parcours est particulièrement atypique, alliant le statut de Professeure des Universités en Sciences de Gestion et celui d’artiste diplômée en Arts Plastiques. Comment cette trajectoire hybride s’est-elle construite ?
Claire Gauzente : Je me vois comme une personne curieuse qui a cumulé différents engagements et formations pour élargir ses capacités d'agir. J’ai suivi un cursus conventionnel en management qui ne m’a pas totalement satisfaite, bien que ce soit une base intéressante. Parallèlement, j'ai fureté vers la littérature, la linguistique ou l'histoire de l'art. Face à l'évolution de la vie universitaire et à l'impasse des pressions multiples, j'ai ré-envisagé mes activités pour trouver une combinaison épanouissante. Aujourd'hui, je fais le pont entre les méthodologies des sciences humaines et la pratique artistique pour nourrir mes recherches post-disciplinaires.
Vous êtes une spécialiste de la « Méthodologie Q ». En quoi cette approche est-elle centrale pour comprendre la subjectivité humaine ?
Claire Gauzente : Inventée en 1935 par William Stephenson pour comprendre les agissements humains après les horreurs de la Première Guerre mondiale, cette méthode étudie scientifiquement la subjectivité. Elle consiste à faire classer des éléments (textes, sons, images) à des participants pour dresser un panorama des points de vue. Elle permet d'identifier les intersubjectivités et des postures nuancées plutôt que de polariser les opinions. Comme le dit un de mes collègues, elle « donne une voix à celles et ceux qui n’en ont pas », car elle englobe tous les points de vue sans chercher une vision majoritaire ou moyenne.
La décroissance est un thème récurrent dans vos travaux. Comment s’est-elle imposée dans votre champ de recherche scientifique ?
Claire Gauzente : C’est venu d'abord via l’enseignement de la méthode Q auprès d’étudiants en économie environnementale qui avaient des avis très tranchés sur le sujet. Le travail de qualité réalisé avec eux a mené à des publications académiques. Par la suite, j'ai opéré des croisements entre mes pratiques pédagogiques, mes recherches et mes pratiques artistiques, car ce sont des préoccupations contemporaines majeures. Mon intérêt pour la décroissance se manifeste aussi par l'étude des arts de l'estampe et du livre.
Votre projet en résidence s’intitule « Contribution à une thérolinguistique appliquée ». De quoi s’agit-il exactement ?
Claire Gauzente : La thérolinguistique est une discipline scientifique fictive, inventée par l’autrice Ursula Le Guin, qui étudie les productions langagières du monde animal sauvage. Je prends cette idée au pied de la lettre en cherchant à recueillir des traces et des signes du « langage escargot ». L’objectif est d’envisager sérieusement l’hypothèse que les escargots possèdent une langue et une écriture. En considérant qu’écrire, c’est laisser une trace qui signifie quelque chose, nous sortons de l’« exceptionnalisme » mortifère qui a longtemps guidé le rapport au vivant des sociétés occidentales.
Pourquoi avoir choisi l'escargot (Helix aspersa) comme partenaire de cette co-écriture ?
Claire Gauzente : Le projet est né d’une coïncidence : en 2019, alors que je préparais une conférence sur la décroissance, j’ai constaté que des escargots consommaient des feuilles de papier marbré tombées dans mon jardin. L’escargot est le symbole du mouvement de la décroissance, mais aussi de la lenteur et de la sagesse. C’est également un bio-indicateur fiable de la santé des sols et de l’air. C’est un être souvent négligé qui, pourtant, nous renvoie à des questionnements vertigineux sur la conscience.
Comment l'éthique de la décroissance se traduit-elle concrètement dans votre processus créatif ?
Claire Gauzente : Elle se niche dans la modestie des moyens : j'utilise du papier récupéré, des messages griffonnés et une documentation photographique réalisée avec un très vieux téléphone portable. Il y a aussi l'étirement temporel : je respecte les rythmes de l'escargot, qui hiberne et estive, ce qui est une forme de résistance à l’accélération sociale. Enfin, cela questionne la signature : je fais apparaître en co-auteurices les anonymes, humains et autres-qu'humains, qui ont contribué au travail, ce qui est un véritable exercice de modestie.
Vous mobilisez souvent le concept de « Care » (le soin) de Joan Tronto. Comment s'applique-t-il à vos recherches sur les gastéropodes ?
Claire Gauzente : Plusieurs dimensions du care sont actionnées : l'attention portée à l'autre (caring out), la responsabilité de recueillir leur voix (taking care of), et le soin apporté aux conditions favorisant la communication (care giving). J'ajoute le « partage du soin » (care sharing) : j'ai remarqué que le récit de ce travail faisait du bien à mes interlocuteurs par son caractère fantaisiste ou humoristique, tout en activant une corde sensible profonde en chacun de nous.
Quel bilan tirez-vous de ces quinze jours de résidence à Repentigny ?
Claire Gauzente : Ce fut une opportunité rare de trouver du temps dédié en dehors des périodes de congés, d'autant que le travail universitaire est de plus en plus grignoté par l'administratif. J'ai beaucoup apprécié d'être seule dans ma « petite maison » pour travailler en profondeur. J'ai atteint mon « objectif idéal » en achevant le manuscrit de mon livre, soit 125 pages produites contre seulement 25 pages de brouillon à mon arrivée. Nous avons vécu une symbiose et une complicité intellectuelle unique entre les trois chercheurs.
Votre ouvrage sera publié sous licence copyleft artlibre. Pourquoi ce choix ?
Claire Gauzente : Cela rejoint mon engagement envers le partage des connaissances. L'idée est de favoriser l'appropriation collective et le partage entre pairs, comme dans mon projet pédagogique LIVR°ABLE. C’est une manière de matérialiser le savoir pour qu’il devienne un véritable bien commun.
Quel est l’impact souhaité de votre démarche pour la société ?
Claire Gauzente : Je ne recherche pas un impact mesurable de grande ampleur, mais plutôt un mouvement intime ou infime. Ma recherche n’a pas vocation à changer le monde, mais à changer les imaginaires. Il s'agit d'être « entières », d'être en capacité de cerner nos ressources intérieures et extérieures avec lucidité et émerveillement, en les mettant en résonance avec le vivant. Il s'agit d'activer une micropolitique du sensible pour cultiver une culture de l’attention.